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Carnet horticole et botanique

Évolution du paysagement

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Exemple d'un potager en rangs parallèles composés d'une ou de quelques variétés
Credit: Jardin botanique de Montréal (Lise Servant)  

Comment le jardin potager était-il paysagé?

Des plates-bandes historiques, du genre de celle qui ont été restaurées dans le jardin de Louisbourg ou d'Annapolis en Nouvelle-Écosse, nous indiquent que le potager était disposé soit en rangs parallèles composés d'une ou de quelques variétés, ou radiant d'un point central. Il était souvent clôturé.

Chez les Anglais, il était fréquent de trouver en bordure ou au centre quelques fleurs à couper ainsi que des plantes aromatiques. Certaines plantes destinées à la pharmacopée familiale ou à la consommation de breuvages y étaient aussi cultivées.

Les villes des bourgeois avaient quant à elles des jardins souvent élaborés, le jardinier faisant partie d'office du personnel attitré.

En régions rurales, les faibles ressources des colons ne permettaient pas de consacrer au jardin un temps par ailleurs précieux et on y trouvera le strict minimum : carottes, choux, oignons, légumes pour la salade, courges, fraises, pommes et poires, entre autres fruits, pour la consommation domestique, les surplus étant vendus lorsqu'on avait accès à un marché.

Mais, faut-il le rappeler, les familles de cette époque étaient nombreuses et les surplus souvent rares!

Rapidement, le jardin potager va devenir l'extension de la cuisine familiale, et c'est pourquoi il sera sous la responsabilité des femmes de la maisonnée. À l'instar de presque tous les peuples agricoles, ce sont donc elles qui assumeront l'économie de subsistance, les légumes et fruits fournis par le potager représentant, avec la basse-cour et les petits animaux de ferme, une valeur d'appoint sûre, pour contrer l'incertitude des grandes récoltes de blé, d'avoine et de pois et, dans une moindre mesure, de chanvre, de lin et de maïs.

Ce n'est qu'au début du 20e siècle que l'on note un retour aux composantes ornementales, qui sont soit insérées dans le jardin potager ou placées en plates-bandes contiguës. Les fruits et les légumes représentant la nourriture du corps, les bouquets deviendront une source peu dispendieuse de « nourriture des sens ».

Dans les jardins québécois, les pivoines, les iris, les glaïeuls, les phlox, les lilas et les roses trémières embaument, demandent peu d'entretien et s'échangent facilement entre fermières. De nombreuses publications destinées aux femmes en milieu rural mettent d'ailleurs l'accent sur cette nouvelle forme de jardinage et sur l'importance de bien paysager. Edwinne von Baeyer, dans son ouvrage Rhetoric and Roses, trace le plan d'une ferme de 1916 du Canada anglais où le potager, de dimension fort appréciable, est inséré dans la mosaïque du terrain de ferme

Il est donc clair que les cultivateurs dissociaient le jardin potager, destiné à l'économie familiale, et le champ en culture, source principale de revenus.

Quand dont la transition s'est-elle faite du potager campagnard au potager urbain ou périurbain tel qu'on le connaît aujourd'hui? Le jardinage de parcelles urbaines et les jardins communautaires trouvent leur justification économique dans les périodes de crise du début du 20e siècle. Parallèlement, les deux guerres mondiales entraînèrent une disponibilité moindre des produits maraîchers : de façon marquée en Europe mais aussi en Amérique du Nord, une partie de la main-d'œuvre des ouvriers de ferme était soudain monopolisée par le service militaire. De plus, et ceci particulièrement pour des grandes villes cosmopolites comme Montréal, un grand nombre de nouveaux arrivants (Italiens, Portugais, etc.), originaires de régions agricoles et ayant un intérêt marqué pour le jardinage, s'installèrent en pleine ville, recréant leur coin de paradis entre la brique et le béton.

Vers 1935, la province de Québec compte environ 140 000 cultivateurs qui, tous ou à peu près, ont leur jardin. En prenant comme base de culture 1/5 seulement d'arpent par famille, on arrive à 28 000 arpents. Si on y ajoute les jardins ouvriers des banlieues urbaines, les jardins d'amateurs, ceux des communautés religieuses et des maisons d'éducation, on reste bien en dessous de la vérité en évaluant le terrain consacré à la culture potagère à 35 000 arpents.

Enfin, suivant le mouvement d'exode des villes vers les banlieues à partir du milieu des années 1950, le potager a pris graduellement une valeur de symbole, comme l'un des éléments importants de l'« American dream » : la maison, la famille à 2 ou 3 enfants, l'auto, le jardin.

 

Tiré de l'article de Céline Arseneault et Daniel Fortin publié dans la revue Quatre-Temps, 18(1): 20-23