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Georges Brossard

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Georges Brossard, fondateur de l'Insectarium de Montréal, avec Lycosa tarentula.
Credit: Jardin botanique de Montréal (Michel Tremblay)

Extrait de l’ouvrage de Daniel Bouchard

Notaires d'aujourd'hui, Vol. 2, no. 2, octobre 1989.

Fils de cultivateur, Georges Brossard fréquente l'école rurale numéro 4 de la paroisse de Laprairie au Québec (la Ville de Brossard n'existe pas encore à cette époque).

« Nous vivions dans un milieu merveilleux où la beauté des terres était intacte. À notre école, il y avait une armoire contenant entre autres deux spécimens de sciences naturelles, un papillon et un morceau d'amiante. Je pouvais les contempler pendant des heures. C'est là, je crois, que j'ai eu la piqûre et j'ai commencé ma première collection d'insectes, tout seul et sans aucune technique. »

Puis ce fut le collège classique. L'internat. Un soir de congé chez lui, il trouve sa collection ravagée par les fourmis et les araignées. « Quand j'ai aperçu ma collection détruite, comme dans un éclair, j'ai su qu'un jour je serais un grand collectionneur international, j'ai vu mon insectarium. Je me suis vu debout en train d'expliquer le monde des insectes et aujourd'hui, cette impression est devenue réalité. »

Après le cours classique, ce fut l'Université d'Ottawa. Étudiant en droit, il envisage de faire une thèse de doctorat sur les abeilles et de devenir professeur. Saviez-vous que les abeilles ne sont pas des insectes du Québec? Elles ont été introduites chez nous par les Français colonisateurs. Comme sujet de thèse, les abeilles et le droit, cela étonne. Naturellement, il fut rappelé à l'ordre par ses professeurs et résolument, il entreprend de devenir notaire. À 25 ans Me Brossard ouvre son étude. « J'ai pratiqué 13 ans, presque jour et nuit, 6 jours par semaine. J'ai fait des milliers de minutes, d'incorporations, de successions. J'avais 4 à 5 notaires et 15 secrétaires qui travaillaient pour moi, une clientèle énorme. »

Une passion partagée

« J'ai besoin de dire à mes confrères notaires que l'on doit être fier de notre profession. Elle permet d'être humain et charitable. J'ai pris des clients dans mes bras, je les ai aidé et en plus, j'ai fait fortune. C'est le notariat qui m'a mis au monde. » Même au plus fort de cette période, Me Brossard reste toujours obsédé par sa première vision, son insectarium. C'est par amour des sciences naturelles et de l'environnement qu'il laisse la pratique notariale et qu'il se retire complètement, un 1er janvier à l'âge de 38 ans. Son épouse Suzanne quitte, elle aussi, son travail comme assistante en chirurgie dentaire.

« Nous avions décidé de bosser comme des dingues afin de pouvoir prendre une retraite anticipée et de faire ce dont nous avions envie: des voyages et des bébés! Le 2 janvier de cette année là, poursuit Suzanne, nous avons pris l'avion et entamé un tour du monde qui a duré 8 mois. C'était la vie rêvée et il a fallu du temps pour nous délester de notre habit de stress. Nous n'avions jamais pris de vacances en 13 ans de travail acharné. Je me souviens qu'un jour, nous étions seuls sur une plage de Thaïlande et tout à coup, j'entends Georges qui s'exclame : “Le téléphone!” Il avait encore l'appareil au fond des oreilles. »

Au cœur des voyages, une passion : l'entomologie

« Je partais pour des périodes de 6 mois et il y avait beaucoup de solitude dans ces voyages. Je réfléchissais, je prenais des notes, j'écrivais, j'étudiais. Le goût de l'étude m'est revenu, surtout pour les sciences naturelles. Je me suis dit que de tous les animaux sur terre, ce sont certainement les insectes qui rendent les plus grands services à l'homme. Ils produisent entre autres : le miel, la soie, la cire, la gomme laque et les teintures. Ils assurent la pollinisation des plantes. Et pourtant, ce sont les animaux les plus méprisés, les plus méconnus. On les pourchasse à coup d'insecticide et de fongicide. Voilà pourquoi j'ai décidé de les valoriser. Au départ, je voulais une très grande collection regroupant tous les insectes du monde. »

Donc, comme un bon entomologiste, il part à l'ouvrage avec un filet pour collectionner ses insectes. Il n'en n'a jamais acheté et on ne lui en a pas donné. Il les a pris un à un, de jour et de nuit, dans 91 pays. Depuis 11 ans, voilà sa vie. Il est allé 11 fois en Thaïlande, 10 fois à Singapour, 7 ou 8 fois en Afrique, 25 fois en Amérique du Sud, sa cueillette se poursuivant sur tous les continents. À lui seul, il a répertorié au-delà de 200 000 spécimens représentant environ 100 000 espèces. Imaginez la somme d'énergie, de piqûres, de maladies et de volonté que cela suppose. Mais il avance vers son rêve : son insectarium. Pour lui, cela devait être un temple à la mémoire des insectes, avec des arrangements muséologiques modernes et dont les buts fondamentaux seraient d'abord éducationnels, scientifiques, culturels et touristiques.

Du notariats à l'entomologie... vers la muséologie

Comment cet homme a-t-il fait pour passer du notariat à l'entomologie? Pour Georges Brossard, le passage de l'un à l'autre est évident, car en quoi que ce soit, on demeure toujours notaire.

« La première qualité exigée du notaire, c'est de l'ordre. Il doit être capable d'ordonner un système complexe. Deuxièmement, avoir de la mémoire et évidemment de l'entendement. Tout ça, ce sont les qualités de base d'un bon entomologiste! »

Au cours de ses voyages, il lui fallait classifier tous les animaux sur terre instantanément. Cette science s'appelle la systématique et constitue une partie de la biologie. Il l'a étudié à fond, avec une méthode s'inspirant du notariat. Il étudiait dans les livres, mais aussi sur le terrain. Disposant d'une collection satisfaisante, il a commencé à la montrer aux Québécois. À chaque exposition, le succès se révélait époustouflant. Ces présentations constituaient les premiers balbutiements de son insectarium. Très vite, il comprit que la muséologie des insectes était mal pensée.

« On fixait les insectes dans une immobilité stupide, on les montrait sans texte, sans explication, sans correspondance avec leur milieu. J'ai fait de grands cadres thématiques. J'ai montré ça aux gens et j'analysais leurs réactions. Je n'ai pas été long à comprendre que tout était trop haut, trop petit. On devait élever les enfants pour leur faire voir les insectes. Je me suis dit qu'il fallait changer la muséologie de tout ça. » Il n'a rien copié, il a inventé une muséologie nouvelle.

Fonder un insectarium à partir d'une volonté populaire  

Possédant à ce moment-là assez de spécimens pour créer un insectarium, il prend rendez-vous avec Jean Drapeau, maire de Montréal à l'époque. Il donne alors à la Ville de Montréal sa fabuleuse collection de prés de 250 000 spécimens provenant de plus de 100 pays. La Ville se retrouve ainsi avec tous les insectes de base pour faire un insectarium. Le maire Drapeau épouse le projet et met Georges en contact avec Pierre Bourque, directeur de Jardin botanique. Ce dernier adhère à l'idée instantanément. Le directeur du Jardin botanique n'en revient pas, le notaire Brossard monte une exposition qui attire 75 000 visiteurs. Le projet est vendu.

À partir de là, les événements s'enchaînent très vite. La municipalité lui cède un des meilleurs terrains de la ville, face au Stade Olympique et à coté du Jardin botanique. Elle lui fournit tous les supports techniques nécessaires, architectures, planification, etc. Des dossiers sont élaborés pour les différents ministères concernés et les dons affluent. En une année, il ramasse 5 millions.

« Mais je voulais que l'insectarium soit aussi financé par Monsieur tout-le-monde. J'ai eu l'idée de faire une campagne de souscription populaire par l'entremise du Jardin botanique de Montréal. »

« Quelle fierté de dire que l'Insectarium est né d'un homme, mais aussi de l'intérêt d'une ville, du Jardin botanique, des ministères et surtout de l'intérêt d'une population. En plus de l'exposition permanente, on offrira un service d'identification pour la population. On pourra se présenter à l'Insectarium avec un insecte et le faire identifier. Nous allons réunir les plus beaux insectes du monde et présenter ça d'une façon spéciale, belle, intéressante, souvent artistique, avec des explications françaises et anglaises. Au lieu d'être sur les murs, tout va être incorporé dans des cubes de verre, à la hauteur des enfants. Cette planification muséologique a été pensée pour tout le monde. »

On savait que l'on transigeait avec un notaire

Georges Brossard est un grand entomologiste. Mais il est aussi notaire et cela transparaît dans les réunions avec les autorités politiques et administratives.

« J'ai des idées. Je sais comment les formuler, comment les écrire. Je peux faire un discours. Je suis capable de constituer de très bons dossiers. On savait très bien que l'on transigeait avec un notaire. Ce pouvoir n'est pas inné, cela s'acquiert. »

La dimension éducationnelle du projet

« À partir de mes plaisirs bien individualistes, j'ai développé une conscience plus large. Les prochaines décades seront celles de l'environnement. On a plus détruit notre environnement en 60 ans qu'en 6 000 ans d'histoire. Nos enfants nous diront “– Papa, Maman, c'est dégoûtant, la terre est devenue un biotope à peine viable. Vous avez tout extirpé des mines et des forêts et de plus vous nous laissez des dettes effrayantes, des milliards!”

Mais prenons un enfant d'âge scolaire, l'adulte de demain, et interrogeons-le au niveau des sciences naturelles. Tout est devenu “bibitte”. L'enfant ne sait plus identifier aucun ordre, aucune classe. Et c'est ce jeune qui devra apporter les correctifs nécessaires face à l'environnement? C'est lui qui devra remédier à la situation? Il devra improviser d'une façon effrayante, il ne connaît pas les matériaux de base.

La base c'est au niveau de l'école qu'on l'acquiert. Je dis qu'une grande institution qui va sensibiliser les gens, les jeunes et les adultes au monde des insectes, va avoir des retombées écologiques et environnementales. Nous en ferons de meilleurs citoyens, moins pollueurs, moins consommateurs d'insecticides et d'herbicides pour de belles pelouses. Il faut à un moment donné mettre un stop à ces habitudes très polluantes. Mon projet va servir à donner cet enseignement. »