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Les balados nobELLES - Transcription - Épisode 4 - Katherine Johnson

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Balados nobELLES

 Épisode 4 - Katherine Johnson

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nobELLES raconte l’histoire des femmes qui ont changé le monde avec leur découverte, mais que leurs contemporains ont préféré royalement ignorées. Ici, on remet les pendules à l’heure (bruit de mécanisme), on oublie les gants blanc (claquement), on met les points sur les i (bruit de vlam!) et on en tire des leçons à appliquer aujourd’hui!

hr - nobELLES

Katherine Johnson rêvait de voyager dans l’espace. Femme noire née dans une période particulièrement raciste et sexiste de l’histoire des États-Unis, elle aidera 5 hommes blancs à marquer leur époque en tant qu’astronautes. Génie des math passionnée par le ciel, son gouvernement va lui demander la lune... Et elle va la lui donner.

« On est toujours le radical de quelqu’un et on est toujours le modéré de quelqu’un. Et du coup la question c’est aussi de se poser ce qu’on entend par ces termes en fait. Parce que à un moment donné, la radicalité ça peut aller de poser des bombes ou simplement dire je ne veux pas qu’on utilise le mot en N, et là on va vous dire vous êtes une extremiste wokiste, on peut plus rien dire… »

Katherine Johnson nait aux États-Unis en 1918, un an tout juste avant l’été rouge : une série d’attaques terroristes de suprématistes blancs contre des communautés noires.

Cet été-là, des centaines de personnes noires sont pendues, abattues ou brûlées sur des buchers à travers une trentaine de villes.

C’est dans ce climat de violences et de ségrégation qu’elle grandit. Sa famille afro-américaine vit en Virginie du Sud, l’État où domine d’ailleurs le Ku Klux Klan.

Katherine vient d’un milieu modeste, mais son père insiste pour que ni la condition sociale ni la couleur de peau de ses enfants ne les arrêtent.

CITATION PÈRE : Tu n’es meilleure que personne, mais personne n’est meilleur que toi!

C’est ce qu’il leur répète tout le temps.

Katherine possède par contre une intelligence impossible à ignorer. À 4 ans, elle sait lire, épeler et faire des math. Elle adore compter. Elle compte tout : les ustensiles sur la table comme les fourmis sur le balcon. Mais ce qu’elle préfère compter, c’est les étoiles.

À l’école, elle est remarquée par ses professeurs, qui lui font sauter des années, si bien qu’elle commence le secondaire à 10 ans.

Mais elle reste tellement plus avancée qu’un de ses professeurs décide de créer sur mesure des cours pour elle. Il veut la préparer à une carrière de mathématicienne.

Elle lui demande « Mais où est-ce que je vais trouver un travail? ».

Il lui répond que « Ça, ce sera un autre problème à elle à résoudre ».

À 18 ans, Katherine obtient un double majeur en mathématique et en français.

À cette époque, la seule carrière intellectuelle envisageable pour une femme noire, c’est l’éducation. Elle devient donc enseignante de math et de musique dans une école primaire réservée aux noirs.

C’est à son travail qu’elle rencontre son mari, lors d’une levée de fond pour l’école. Elle prépare une comédie musicale et il lui manque une voix d’homme. Une collègue lui suggère de demander au prof de chimie Jimmie Goble.

CITATION KATHERINE : Monsieur Goble, savez-vous « Je vous aime vraiment »?

CITATION MARI : Mademoiselle, on ne se connait pas assez pour que vous me disiez ça!

Ensemble, ils ont 3 filles : Joylette, Constance et Kathie.

Ils travaillent tous les deux comme professeurs pendant quelques années. Ils gagnent chacun 65 $ par mois, le maximum qu’un enseignant noir peut faire.

Mais un incendie va changer le cours de leur vie du tout au tout.

Un feu d’une grande violence détruit leur maison et leur prend tout ce qu’ils possède. Ils doivent repartir de rien. Des amis leur disent qu’à Hampton, le gouvernement cherche des mathématiciens pour un projet secret. La NACA – l’ancêtre de la NASA – embauche même les femmes noires, si elles sont calées en math.

Avec la menace soviétique qui grandit, les États-Unis ne peuvent pas se permettre d’exclure qui que ce soit de la force du travail, et les cerveaux comme ceux de Katherine sont précieux dans la guerre technologique.

La famille déménage donc à Hampton. Jimmi est embauché comme peintre au hangar de Langley, et Katherine comme calculatrice humaine au laboratoire.

CITATION KATHERINE : En entrant dans la pièce, j'ai été témoin d’une chose que je n'avais jamais vu: des douzaines de femmes de couleur assises à des bureaux, qui tapaient sur des machines à calculer. Quelle vue incroyable!

C’est donc à 34 ans qu’elle rencontre le destin professionnel pour lequel son prof du secondaire l’a préparée.

À la NACA, son travail est d’aider les ingénieurs en aérospatiale. Elle adore tout de suite son nouvel emploi. Il lui donne l’impression d’un peu toucher le ciel, comme quand elle était petite et qu’elle comptait les étoiles.

Fait un peu surprenant, la NACA exige de ses calculatrices noires qu’elles soient diplômées, mais pas des blanches… Et quand le directeur d’une division de recherche a besoin d’aide pour un projet, c’est vers les femmes les plus éduquées qu’ils se tournent, donc les femmes noires. Katherine est invitée à se joindre à cette équipe d’hommes blancs.

Un jour, elle trouve une erreur dans une formule d’un chercheur haut placé.

CITATION KATHERINE : J'ai pris une profonde inspiration avant de parler. "Est-il possible que vous puissiez avoir fait une erreur dans votre formule?", ai-je demandé. Si les souffleries n'avaient pas émis leur rugissement constant en arrière-plan, j'aurais pu entendre une aiguille tomber.

Katherine maîtrise un niveau de maths que même les hommes très éduqués peinent à comprendre et appliquer.

En fait, le travail de Katherine est tellement utile que les hommes oublient de la retourner à son équipe de calculatrices.

Elle les déstabilise par contre souvent. Elle leur demande tout le temps à quoi les formules qu’ils lui demandent doivent servir. Ils s’en agacent un peu. Mais pour elle, comprendre la logique derrière la tâche va de soi, alors elle continue à le faire, et les hommes finissent par s’habituer à ses demandes.

La ségrégation est bien en place à Langley… mais Katherine arrive à l’ignorer. Par exemple, il n’y a pas salle de bain pour les femmes noires dans le département où elle travaille et elle utilise tout simplement celle des blanches. Personne ne lui dit jamais rien alors elle continue.

Elle bafoue candidement les règles et fait comme les blancs. Le mantra de sa famille l’a d’ailleurs suivie à la NACA: elle n’est meilleure que personne, mais personne n’est meilleur qu’elle!

Après six mois d’essai à son poste, le département lui soumet le cas d’un crash d’avion.

Katherine étudie les données de la boite noire et trouve la source du problème. Son analyse va littéralement changer les règles de l’aviation, en établissant la distance minimale à laquelle les appareils doivent voler!

À partir de là, elle gagne le respect de ses collègues. Si bien que le jour où elle demande à participer à une réunion à laquelle seuls les hommes ont été invités, mais qui concerne un de ses projets, elle insiste. Le directeur lui répond que les femmes ne participent pas aux réunions, que c’est comme ça.

Elle lui demande « Est-ce qu’une loi l’interdit? »… Il est forcé d’admettre que non. À partir de ce jour-là, elle prend place à la table.

Quand elle a 38 ans, la vie de Katherine bascule à nouveau. Son mari meure d’une tumeur au cerveau et elle se retrouve mère monoparentale de 3 enfants. Heureusement, son salaire lui permet d’assurer le confort matériel de ses filles.

Cette période de sa vie coïncide avec l’accélération de la course à la conquête de l’espace. Katherine fait partie du Space Task group team. La mission du groupe, c’est ni plus ni moins d’envoyer un homme dans l’espace.

Elle met toute son énergie dans le projet.

C’est elle qui calcule la trajectoire du premier homme envoyé dans l’espace par la NASA, Alan Shepard. Il navigue pendant 15 minutes et 2 secondes. Il est le 1er américain dans l’espace.

Katherine devient la spécialiste des calculs de trajectoire dans l’espace.

Mais les États-Unis sont toujours en retard sur les Soviétiques.

Quand c’est au tour de l’astronaute John Glenn d’être envoyé en fusée dans l’espace, peu avant son vol, il devient anxieux. Il pense au fait que les calculs dont sa vie dépend ont été générés par une machine et il n’aime pas trop ça. « Allez chercher la fille! », ordonne-t-il en parlant de Katherine.

CITATION JOHN : Si elle dit que c’est bon, je suis prêt.

Elle confirme que c’est bon. L'ordinateur a raison. John Glenn est rassuré. Il est le 1er Américain à effectuer un vol orbital.

Sur terre, pendant les années qui suivent, le climat social redevient tendu aux États-Unis. Il y a des attentats contre les commerces et les maisons d’Afro-américains tandis que le mouvement pour les droits civiques se fait entendre.

Les filles de Katherine sont devenues de jeunes adultes. Kathy, la plus rebelle des trois, s’implique dans le mouvement, ce qui inquiète beaucoup sa mère.

CITATION KATHERINE : En même temps, je savais que Kathy ne faisait que ce que les étudiants de ma génération avaient fait pour mettre fin au lynchage. Nos parents aussi nous avaient mis en garde contre les risques de s'impliquer. Peut-être que chaque génération prend des risques qui rendent leurs parents nerveux. C'est peut-être ainsi qu'une société avance.

En 1965, Malcom X est assassiné.

Des marches pacifiques pour les droits civils des noirs sont organisées par Amelia Boynton Robinson et Martin Luther King. Kathy participe aux marches. Les manifestants finissent gazés et arrêtés.

“I have a dream….”

En 1968, c’est Martin Luther King qui est assassiné. Son meurtre perturbe beaucoup Katherine et sa famille. Katherine voudrait que sa fille se distancie un peu du mouvement, mais elle n’est pas d’accord. Plus que jamais, elle veut s’impliquer.

Pendant ce temps, à la NASA, on se rapproche du jour où on pourra envoyer un homme sur la lune. Katherine a un rôle important à jouer dans cette aventure: c’est elle qui doit calculer la trajectoire de la terre à son satellite naturel. Mais la mission n’est pas facile : les deux points n’arrêtent jamais de bouger.

La lune, par exemple, ne sera pas au même endroit entre le moment du départ des astronautes et celui de leur arrivée.

La moindre erreur pourrait avoir des conséquences dramatiques.

Décompte fusée

Le jour du départ est déterminé : le 16 juillet 1969.

Le décollage se passe bien, et la fusée parvient à la lune.

Voix astronautes

Mais c’est surtout le départ de la lune qui inquiète Katherine. Devant sa télévision en noir et blanc, elle prie que Neil Armstrong ne rate pas la manœuvre d’un seul degré, sous peine de rater l’orbite.

Il ne se trompe pas, il suit parfaitement la trajectoire qu’elle a tracée. Maintenant, elle prie de ne pas s’être elle-même trompée dans ses calculs…

Là encore, c’est un succès : les astronautes parviennent à destination.

CITATION KATHERINE : La nation voyait peut-être encore notre peuple comme étant inférieur, mais une femme noire avait directement contribué à envoyer trois hommes blancs sur la lune et à les ramener en sécurité sur terre.

Les États-Unis ont enfin battu les Russes : ils ont envoyé les 3 premiers hommes sur la lune!

Comme récompense, Katherine obtient un drapeau qui s’est rendu sur l’astre. Ce sera une de ses possessions préférées jusqu’à sa mort.

Ce haut fait d’armes ne marque pas la fin de sa carrière, qui l’amènera à travailler pour le programme de la navette spatiale, à la détection satellite de phénomènes atmosphériques extrêmes, et à faire des calculs pour un éventuel voyage sur Mars.

Elle reste dans l’ombre toutes ses années, bien que son nom figure sur plusieurs études.

Ce n’est qu’en 2015, à 97 ans, qu’elle devient une célébrité mondiale. C’est cette année-là que le président Barack Obama lui remet la médaille présidentielle de la liberté pour son travail.

Si Katherine ne voyagera jamais jusqu’aux étoiles, elle finira quand même bel et bien parmi elles.

En 2017, un bâtiment de la NASA est nommé en son honneur. Elle meurt trois ans plus tard, à 101 ans.

2022.11.09_AmandineGay_

hr - nobELLES

Speaker 1 - Katherine Johnson était indéniablement une pionnière, une femme qui a fait tomber des barrières. Mais une chose qui m'interpelle dans son histoire, c'est le contraste entre sa manière de faire tomber les murs et celle de ses filles, particulièrement Katie, qui a été activement militante. Katherine, elle, elle a intégré le système et elle a changé de l'intérieur. Mais pour sa fille, ce n'était pas assez. Elle sentait qu'elle devait aller dans la rue, qu'elle devait manifester dans l'espace public, quitte à mettre sa sécurité en danger. Courir le risque d'être arrêté. Je trouve qu'il y a une belle illustration ici du débat autour de la question comment est ce qu'on change les choses? Comment est ce qu'on change une société en étant radicale, ou modérée? Pour en parler, je reçois Amandine Gai, réalisatrice, productrice et autrice engagée. Elle est consultante en équité, diversité et inclusion. Elle est d'origine française mais elle est nouvelle arrivante au Canada. Bonjour Amandine.

Speaker 2 - Bonjour.

Speaker 1 - Dis moi, est ce que toi, tu te considères comme étant une activiste? Comment est ce que tu te perçois?

Speaker 2 - Moi, je considère que je suis une activiste au sens de la pédagogie publique. C'est à dire qu'il y a plusieurs terrains sur lesquels on peut lutter quand on veut que les choses progressent dans la société. Donc, il y a effectivement les manifestations, le côté vraiment comme plus Action directe. Et puis après, il y a tout ce qui relève de la plaidoirie ou effectivement de ce que moi j'appelle la pédagogie publique. La plaidoirie, c'est plus d'aller voir les institutions. Donc le volet professionnel de la plaidoirie, c'est le lobbying donc de... Mais en tout cas de faire avancer ces intérêts dans les institutions. Et puis moi, ce que j'appelle la pédagogie publique, c'est plus le côté, effectivement, toutes les formes de création ou de prise de parole qui permettent de venir réintroduire un peu de complexité. C'est vrai que moi, les enjeux sur lesquels je travaille, c'est beaucoup la question raciale, les questions de genre, la famille, l'adoption etc. Donc de faire entendre les voix qu'on entend moins d'habitude, de partager les perceptions qui ont du mal à arriver dans l'espace public parce qu'il y a des personnes qui sont en mesure de plus cadrer le discours parce qu'elles ont accès aux moyens de production etc. Donc moi dans ce sens là, je considère, c'est ce que je dis souvent là que je suis, je suis une autrice politique.

Speaker 1 - Une autrice politique. C'est quand tu traites de sujets qui sont politiques, avec un angle, un point de vue dans le fond?

Speaker 2 - Et même dans la façon de travailler. Par exemple, pour moi, la production, c'est vraiment parce qu'à un moment donné, je me rends compte que si on veut changer la narration dans le monde du cinéma, il ne suffit pas, par exemple, d'être scénariste. Moi, j'ai d'abord commencé comme comédienne, puis quand j'ai vu que les rôles pour les femmes noires étaient extrêmement stéréotypés. Et là on est autour de 2012 en France etc je me dis je passe à l'écriture. C'est un ami, directeur de casting qui me dit "de toute façon Amandine t'auras jamais les rôles que tu veux. Donc soit tu deviens scénariste, soit tu vas être frustrée toute ta vie." Donc je commence à écrire de la fiction et là je me rends compte parce qu'aussi je n'avais pas été en école de cinéma, donc je ne savais pas comment fonctionnait l'industrie, etc que en fait, en tant que scénariste, on a un pouvoir limité. Vous écrivez un scénario qui est hyper mixte, divers. J'en ai très souvent parlé, donc moi j'avais écrit par exemple un personnage de lesbienne, noire, sommelière. Bon, pas dans le paysage audiovisuel français de 2012 et donc dans mes rencontres avec des producteurs qui étaient majoritairement des hommes blancs de plus de 50 ans, ce ne sont pas des personnes qui connaissent. Et donc, alors même que ce personnage était basé sur moi parce que moi je suis pansexuelle, j'ai managé des bars à vin etc; on me disait mais ces filles là elles n'existent pas en France. Tu regardes trop de séries anglo saxonnes. Et donc là je me suis rendue compte qu'il suffisait pas de vouloir changer la narration. Il faut avoir le pouvoir de le faire. Et donc pour moi, c'est même pas simplement d'écrire des choses différentes, de proposer des choses différentes, mais c'est se donner les moyens de le faire. Donc pour moi, la réappropriation des moyens de production, c'est un enjeu politique aussi.

Speaker 1 - Et selon toi, est ce que c'est mieux d'essayer de changer un système de l'intérieur? C'est un peu ce que tu décris ou est ce qu'il faut changer de l'extérieur en militant?

Speaker 2 - Il faut les deux. De toute façon, c'est toujours en permanence, parce qu'il y a les deux que les choses avancent. C'est à dire que le... on va dire l'action directe? Pour faire simple, qui peut aller de la manifestation à vraiment des gens qui font des actions jusqu'à récemment là, les militantes écologistes qui jettent la sauce tomate dans les grands musées parisiens, etc pour alerter sur cette question du réchauffement climatique. Donc on peut faire des choses comme ça et c'est très important parce que ça aussi ça amène de la pédagogie publique, parce qu'elles font ces actions, on se met à parler plus de ces enjeux là, etc et on se met à en parler de façon plus politique. Donc, jusqu'à ce qu'à un moment donné, ça évolue, mais aussi il faut qu'il y ait des personnes derrière. On ne change pas les lois juste avec des manifs dans la rue. Il faut qu'il y ait des personnes compétentes qui soient en mesure d'aller faire des propositions. La plaidoirie, c'est ça. C'est de transformer en langage légal, en langage qui va passer au niveau des institutions, tous nos idéaux, toutes nos toutes nos perspectives, sinon en fait à un moment donné le dialogue est rompu et on ne peut pas avoir une action concrète. L'enjeu des institutions, c'est celui du plus grand nombre. Quand on milite, c'est pour ça que je dis que les deux se complémentent en fait, militer déjà, c'est faire son éducation. Moi, je veux dire, j'ai fait mon éducation politique au sein de collectifs, même quand parfois on avait des désaccords. J'ai milité par exemple au sein de Osez le féminisme en France, qui est la sensation féministe, universaliste, très blanche, etc mais on avait de la formation, quoi. Une réunion de 2 h, il y avait 1 h de formation sur l'inégalité salariale. Qu'est ce que le consentement? Etc. 1 h pendant laquelle on te dit "Hey ben tiens, y a tel livre, y a tel film à voir, etc. Donc la militance c'est aussi ça, c'est se construire avec d'autres personnes avec lesquelles on partage les mêmes choses, devenir plus fortes en tant qu'individu et collectivement. Aller voir les institutions. Mais après, il faut que quelqu'un soit en mesure de traduire ça.

Speaker 1 - Donc ça s'apprend, le militantisme.

Speaker 2 - Bien sûr. Déjà, ne serait ce que avoir conscience qu'on peut faire quelque chose, qu'on a le droit de faire des choses. Moi, c'est vrai que, par exemple, j'ai grandi dans une famille. Ma mère était institutrice, elle était syndiquée. Donc moi, j'ai toujours été à des manifestations et je croyais que tout le monde allait en manifestations.

Speaker 1 - Que c'était la norme.

Speaker 2 - Parce que je pensais que c'était comme ça. Mais en fait, je suis rentrée à Sciences Po quand j'avais 18 ans et là, j'ai découvert qu'il y avait des gens dans ma promo qui n'avaient jamais été en manif de leur vie. Leur premier moment d'engagement politique, c'est parce qu'il y avait des grèves étudiantes, etc ça n'était jamais arrivé avant, donc ne serait ce que ça. Et ça aussi c'est de la pédagogie. Si vous avez vu vos parents lutter, militer avec votre famille, etc, vous vous dites moi je sais que j'ai toujours été engagée. J'étais déléguée de classe à l'école. Je veux dire s'il y avait une instance où on pouvait s'impliquer et prendre la parole et tout. Moi, j'y allais. Et je me suis rendue compte que ne serait ce que ça, c'est toute une étape. Et c'est aussi à ça que me sert le cinéma, par exemple. Souvent, dans les milieux militants, on parle aux convaincus parce qu'on pense que tout le monde a conscience que ce qu'il ou elle vit est politique. Et en fait, souvent, ce n'est pas le cas. Souvent, vous êtes juste là, dans votre souffrance ou dans votre incapacité à obtenir une promotion dans un job donné. Mais si vous ne comprenez pas qu'il y a de racisme systémique et si vous comprenez pas que l'écart salarial entre les hommes et les femmes se creuse à partir du premier enfant et par des mécanismes de... Voilà le réseautage. En fait, est ce que vous êtes là après le travail pour prendre des verres, etc? Si on vous l'a pas expliqué, vous pouvez rester là en train de vous dire. "Peut être que moi j'ai pas avancé dans l'entreprise parce que je suis pas assez bonne."

Speaker 1 - Puis si je comprends bien, dans le fond, tu vois quand même les deux approches comme étant complémentaires, radicales, modérées. En fait, est-ce que le chemin normal, c'est qu'on commence par des actions très perturbatrices, puis ensuite on intègre le système, on... Une fois que les gens sont choqués, on peut y aller plus en douceur, ça passe mieux.

Speaker 2 - Mais je pense que ça dépend des contextes aussi parce que aussi souvent ce qu'on oublie, et c'est pour ça, je trouve que la perspective de regarder par exemple une mère et sa fille et leurs formes d'engagement et les formes d'engagement, elles dépendent aussi beaucoup de la société dans laquelle vous êtes. Si vous êtes extrêmement brimées, privées de liberté, de liberté, etc, il se peut que vous n'ayez d'autres choix que l'action radicale. C'est ce qui se passe aujourd'hui pour les femmes en Iran ou en fait à partir du moment où le pouvoir est tellement contre vous. Là, en fait, c'est la révolution, il n'y a pas de discussion possible. L'action radicale, elle est en fait, il n'y a pas. Il y a même pas vraiment d'autres options. Si vous êtes dans des sociétés démocratiques, avec plus ou moins on peut discuter de ce qu'elles sont complètement démocratique, etc Mais si vous êtes dans une société démocratique, déjà l'étendue de vos options est plus large. Et si on prend par exemple le cas des afro américains, ce n'est pas la même chose d'être la génération de Katherine Johnson ou d'être sa fille, et donc la possibilité d'agir soit violemment, soit au contraire plus dans le dialogue, elle dépend beaucoup du contexte. Et donc, pour moi, ça, il y a aussi cet enjeu là, pas forcément en termes individuels. Mais où est ce qu'on est situé? Dans quel type de société? À quelle époque dans cette société? Je vais prendre un exemple dans le monde audiovisuel. Moi, je parle souvent de ça. C'est parce qu'il y a Oprah Winfrey qu'aujourd'hui il peut y avoir Ava Duvernay. Oprah Winfrey c'est quelqu'un avec une vision qui est très ancrée, on va dire, dans le capitalisme noir, moi, j'dirais ça. C'est pas forcément mon délire personnellement. Mais en même temps, avait elle le choix? Il fallait qu'elle performe là dedans. Et elle, elle a cette vision de se dire qu'elle doit d'abord syndiquer son show aux États-Unis, puis ensuite créer sa propre chaîne de télévision. Et c'est parce qu'elle crée un espace autonome pour les personnes noires avec sa chaîne Oprah Winfrey Network qu'ensuite, quand arrive la génération d'Ava, en tout cas qu'arrive une Ava Duvernay, elle, elle peut dire "en fait un des shows que je vais mettre sur ta chaîne, il n'y aura que des femmes qui vont réaliser les épisodes." Et elles peuvent parce que c'est la chaîne d'Oprah et elles peuvent faire ce qu'elles veulent. Mais pour avoir cette liberté là et cette radicalité là dans l'industrie du cinéma, il fallait qu'il y en ait une.

Speaker 1 - Ça prenait la modération d'Oprah Winfrey avant.

Speaker 1 - Tu dis que toi, t'as porté pas mal tous les chapeaux du militantisme. Est ce qu'il y en a qui sont plus faciles à porter que d'autres?

Speaker 2 - Oui, c'est sûr. Par exemple, en terme en termes de ce que ça te coûte de faire des actions plus coup de poing ou des actions plus directes. À un moment donné, autour de 2012, avec un collectif informel de personnes racisées, on avait décidé qu'on irait à tous les colloques universitaires sur l'intersectionnalité, un concept qui a été créé par une universitaire afro américaine qui s'appelle Kimberley Crenshaw. L'idée, c'est de dire que, en fonction de notre identité, on peut être à l'intersection de plusieurs systèmes de discrimination qui s'ajoutent pas forcément comme un plus un égal deux, mais vont venir se renforcer et créer même de nouvelles discriminations. Etc. Et quand ce concept a été importé dans l'espace francophone, en tout cas français et en tout cas d'Europe francophone, à chaque fois qu'il y avait des colloques sur l'intersectionnalité, il y avait que des blancs et donc nous on disait c'est quand même particulier, c'est un concept créé par une femme noire pour représenter la réalité des personnes racisées entre autres, etc. Et en fait on se retrouve avec des panels 100% blancs valides qui viennent nous expliquer ce qu'est l'intersectionnalité. Et donc on a décidé à un moment donné qu'on allait aller à tous ces événements là et qu'on attendait la phase de période de questions réponses et qu'on allait poser la question: est ce que pouvez nous expliquer le choix de la blanchité du panel? Donc on n'était pas dans de l'action directe et on n'était même pas dans le jet de sauce...

Une petite confrontation légère.

Et invariablement, ça partait en vrille. C'est à dire que ça, c'est le contexte français aussi où quand on a des professeurs d'université qui se sentent très importants, etc. Vraiment l'outrecuidance.

Speaker 1 - Pas habitués à être challengé.

Speaker 2 - D'une bande de noirs et d'arabes, souvent des femmes qui se pointent pour leur demander pourquoi ils ont constitué leur panel comme ça, ça se passe pas très bien et. Et donc les gens criaient, s'énervaient.

Speaker 1 - On entend beaucoup parler de l'épuisement militant. Puis il y a cette idée là, que quand on est jeune, on a comme le luxe de se rebeller. Mais après ça, on devient plus conservateur ou plus tranquille en vieillissant parce qu'on a des responsabilités. Et puis on se rend compte que le système a des avantages aussi. Mais ce n'est pas ce à quoi tu crois, tu penses que c'est.. Peut être qu' on s'assagit d'une certaine manière puis on accepte un peu plus les règles du jeu, tout simplement parce qu'on est épuisé. Puis on est fatigué ou tanné de la confrontation?

Speaker 2 - Se pose aussi la question de l'action dans la rue. Ça, ça a des effets, mais ça a des effets aussi qui sont très limités. Alors c'est plus spectaculaire. Ça a peut être un côté plus romantique et poétique de monter sur les barricades, etc Mais après, faut construire une société quoi. Et il y a aussi ce côté là. Moi, ce que je dis souvent, c'est qu'on oublie que l'action politique, c'est beaucoup d'un côté se mobiliser et de l'autre s'organiser. Et la mobilisation, c'est ce qui requiert ce côté, un peu, les coups d'éclat, etc Mais pour qu'il y ait une énorme marche à Washington, aux États-Unis, au moment du mouvement des droits civiques, il faut qu'il y ait des centaines de femmes noires dans toutes les églises des États-Unis qui organisent pendant des mois le déplacement en bus. Comment est ce qu'on va avoir à manger? Qui va s'occuper des enfants? Etc etc. Et ce côté là, qui n'est absolument pas glamour, c'est le côté du changement social. Parce qu'en fait, il y a tout un travail de fond à faire.

Speaker 1 - Ouais, moi, ça me fait beaucoup penser au printemps étudiant au Québec où on en avait fait différents groupes étudiant et il y avait, il y avait les plus radicaux, la classe, et y avait... Il y avait deux autres groupes qu'on percevait comme étant plus modérés. Souvent, j'entendais des gens comparer et démoniser beaucoup la classe et mettaient de l'avant les autres groupes et disaient comme "eux sont beaucoup sont beaucoup mieux, ils savent bien s'exprimer. Et puis il y avait comme un peu de manière de les dissocier pour dire Ah il y a les bons étudiants, les modérés, et il y a les mauvais étudiants, les radicaux.

Speaker 2 - Mais après, c'est clair qu'il y a toujours cette idée, même dans le fait de parler de cette dichotomie. On est toujours le radical de quelqu'un et on est toujours le modéré de quelqu'un. Et donc, du coup, la question c'est aussi de se poser qu'est ce qu'on entend par ces termes en fait? Parce qu'à un moment donné, la radicalité, ça peut aller de poser des bombes ou simplement de dire je ne veux pas qu'on utilise le mot N. Et là, on va vous dire même vous êtes une extrémiste wokiste, on peut plus rien dire. Etc je veux dire. Moi je suis considérée dans certains cercles comme une extrémiste racialiste et une radicale wokiste, etc. Donc l'enjeu c'est ça. Et puis je suis sûr qu'il y a d'autres groupes, je ne sais pas panafricain, afro féministe etc de personnes plus jeunes avec d'autres approches.

Speaker 1 - qui te trouveraient très très conservatrice. 

Speaker 2 - Trop modérée et donc du coup, je pense qu'il a vraiment cet enjeu aussi de ces qualificatifs là. Ces qualificatifs là, on se les, on se les apose rarement à soi même. Ils viennent toujours de l'extérieur et donc quand ils viennent du pouvoir, généralement, le pouvoir va considérer que vous êtes radical et quand ils viennent des gens qui n'ont pas de pouvoir, vous allez plus souvent être considérés comme étant trop modérés. Et donc je pense que cet enjeu là aussi, c'est est ce qu'on parle de l'action politique du point de vue de celles et ceux qui la mène? Ou est ce qu'on parle de l'action politique du point de vue de celles et ceux qui résistent ou qui voudraient qu'elle aille plus loin?

Speaker 1 - Mais à l'échelle individuelle, pourquoi est ce qu'on choisirait l'option plus radicale, qui est moins bien perçue, plus coûteuse peut être justement en terme d'énergie, que ça épuise plus? Pourquoi on se dirige pas tous vers une approche modérée quand on veut changer un système alors?

Speaker 2 - Ba, parce qu'on n'a pas tous et toutes le choix. C'est exactement l'exemple que je donnais avec avec l'Iran. C'est à dire que quand vous êtes face à une situation d'injustice qui est tellement absurde, tellement énorme, d'une violence qui vous est faite, etc, il n'y a pas l'option de la modération. Moi, ce que je dis souvent, parfois, on me dit oui parce qu'aujourd'hui tu es comme moins confrontante dans tes propos. Si vous m'écoutez, moi j'ai pas besoin de crier ici. Si j'ai accès aux médias, je n'ai pas besoin d'un coup d'éclat pour qu'on m'écoute. Ensuite, quand vous êtes dans une situation qui est moins violente, etc, vous pouvez décider de ... Ça peut être votre style aussi. Moi je connais des gens qui restent dans un truc super percutant toute leur vie, etc. Et puis ça peut aussi être l'occasion pour vous de vous dire qui je suis quand on m'appuie pas la tête sous l'eau en permanence, qui je suis quand je suis, quand je suis au calme.

Speaker 1 - Ça dépend des époques aussi, comme en ce moment si on regarde Black Lives Matter par exemple ces dernières années, même avec le féminisme aussi, j'ai l'impression. Souvent, il y a comme une réponse où on disait aux gens comme "Oh mais dans le passé, c'était vraiment pire. Alors pourquoi vous vous rebellez maintenant? À l'époque actuelle, vous n'appréciez pas ce que vous avez eu, ce que les générations précédentes ont fait, maintenant, vous devriez être plus calme.

Speaker 2 - Ouais. Moi, c'est parce que j'apprécie ce qu'ont fait les générations précédentes que je continue. Je pense que justement nos aînées, elles ne sont pas battus pour que ce soit moins pire qu'avant. Elles se sont battues pour que ça soit mieux, pour qu'on ait plus de chances, pour qu'on ait plus d'opportunités. Et donc, au fur et à mesure qu'on avance, on se dit "Attends, mais ça aussi, ça ne va pas." Encore une fois, quand on est dans la survie, il y a un premier niveau généralement, qu'il s'agisse de l'action politique ou même juste de comment on organise sa vie, on ne vit pas de la même façon, on ne fait pas les mêmes choix quand on est dans la survie que quand on est en train de vivre. Et donc pour moi, les militances passées, c'est sortir de la survie, d'abord chez les femmes, puis encore plus dans les communautés noires. Ce n'est pas la même chose quand on est en situation d'esclavage, quand on est en situation où on est sorti de l'esclavage, mais encore empli de règles qui nous empêchent d'exister, puis qu'ensuite on a accès aux droits civiques, on ne va pas, on ne va pas, on ne va pas lutter de la même façon quand on fait pas face aux mêmes choses. Mais je vais pas m'arrêter. Aussi parce que l'égalité n'est pas atteinte. Moi, j'veux dire que quelqu'un me présente un espace qui ne serait pas traversé par la suprématie blanche, le patriarcat, le capitalisme, le validisme, l'hétéro normativité.

Speaker 1 - Donc, si on pose la question, approche radicale ou approche modérée, laquelle est la meilleure? Tu réponds?

Speaker 2 - Son approche à soi, quoi. Moi je pense que justement, c'est pour ça que je dis, ce sont des qualificatifs qui nous sont aposés de l'extérieur. Moi, ce n'est pas vraiment mon problème de savoir si les gens pensent que je suis radicale et modérée. Moi, je fais mon travail et à la fin de ma vie, on verra le travail que j'ai fait. On verra mes films, on verra comment je me suis organisé, comment j'ai travaillé avec les gens. Voilà.

Speaker 1 - Donc toutes les approches vont avoir un impact. Toutes les approches sont valides. On fait ce qu'on peut avec nos ressources, notre énergie et nos intérêts.

Speaker 2 - Exactement. Et tant qu'on fait quelque chose.

Est-il plus efficace d’être radicale ou modérée pour changer une société? Comme le dit Amandine Gay, l’important, c’est de ne pas rester les bras croisés, et personne ne peut nier que Katherine Johnson a changé le système de l’intérieur avec sa carrière dans la NASA. En prenant place autour de la table avec les autres, avec les blancs et avec les hommes, parce qu’elle n’était meilleure que personne mais que personne n’était meilleure qu’elle… elle a ouvert des portes qui étaient jusque-là bien fermées. Et ces portes-la ouvraient carrément la voie vers le ciel. « Sky is the limit »  comme on dit!

C'était nobELLES

Une production du Planétarium de Montréal en collaboration avec Extérieur Jour
Ce balado est un concept et une réalisation de Lili Boisvert
Idéatrices Camille Janson-Marcheterre, Sandy Belley, Laurence Desrosiers-Guité
Basé sur l’exposition nobELLES de l’artiste MissMe présenté au Planétarium un musée d’espace pour la vie

  • Directrice de projet : Alice Renucci
  • Productrices : Elodie Pollet & Amélie Lambert Bouchard
  • Monteurs et concepteurs sonores : Benoît Dame & Jérémie Jones
  • Musique : Bam Music

Merci aux intervenantes et aux intervenants pour leur générosité et leur franc parler. 

Nous vous invitons à nous suivre pour un prochain épisode. 

Merci!

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