Épisode 4 - L'arrivée des passereaux
NARRATRICE – La nature ne se met pas sur pause. Espace pour la vie vous propose de reconnecter avec elle dans cette série de balados. Bonne écoute!
JEAN-PHILIPPE – Bonjour, je m’appelle Jean-Philippe, je travaille aux Collections vivantes du Biodôme de Montréal. Dans ce balado d’Espace pour la vie, je vous parle de ces milliers d’oiseaux qui séjournent au Sud durant l’hiver et qui reviennent nous voir chaque été pour leur période de reproduction. On en retrouve plusieurs espèces qui sont principalement insectivores et que l’on regroupe sous l’appellation de passereaux. Je vous en présente quelques-uns dans mon quatrième balado sur la migration des oiseaux.
Ce matin, je ne me demande pas quoi faire. Je me suis levé tôt et je vais faire exactement la même chose que des milliers d’autres amateurs de nature… je m’en vais aux oiseaux!
Bon, tout le monde connaît l’expression « être aux oiseaux » pour décrire quelqu’un qui est débordant de joie. Mais « aller » aux oiseaux, qu’est-ce que ça veut dire? Dans le fond, c’est simplement une façon de s’exprimer pour dire que l’on explore un milieu naturel en portant notre attention sur la présence des oiseaux.
Ce qui est fantastique dans cette activité, c’est que c’est accessible à tous et à toutes. On a juste besoin d’être quelque part à l’extérieur, d’ouvrir nos yeux et nos oreilles et de se laisser imprégner du milieu qui nous entoure. Je pense même qu’avec juste un œil et une oreille c’est possible… Pis peut-être même juste un des deux… Dans le fond, ce que ça prend le plus, je pense, c’est de la curiosité! Pis ça, j’en ai…
Pour vous situer un peu, je me trouve en bordure d’une érablière dans le sud de la province. On est la deuxième fin de semaine du mois de mai... puis... ah! Je viens d’entendre « tchep, tchep » au sommet d’un arbre. On dirait qu’une Paruline à croupion jaune essaye d’attirer mon attention. C’est souvent comme ça quand on va aux oiseaux. Tous nos sens sont en éveil, et le moindre son qui nous interpelle nous informe. Avec beaucoup de pratique, on arrive à reconnaître les sons et les chants des oiseaux. Ici, j’ai reconnu un son émis par une paruline à croupion jaune qui se déplace dans la cime des arbres. Elle devrait être par là… autour, ici… Le mieux, ce serait de la voir, elle est magnifique!
On reconnait la paruline à croupion jaune à son plumage fortement strié et aux taches jaunes qui sont disposées sur son corps. Elle en a une de chaque côté de la poitrine, une autre bien en évidence au bas de son dos, c’est le croupion, et quand on est dans le bon angle, on réussit à voir celle qui se trouve sur la tête. C’est comme une petite ligne jaune en plein centre. La paruline à croupion jaune est souvent l’une des premières parulines à arriver au Québec au printemps. C’est une espèce qui est extrêmement souple dans son régime alimentaire et le choix des milieux qu’elle fréquente lors de la migration. C’est ce qui en fait une espèce qui résiste bien aux changements, assez abondante et dont la population est plutôt stable. Où je me trouve ici aujourd’hui, elle est seulement de passage. Elle va aller nicher dans les grandes étendues de forêt boréale.
Oh, oh… un roitelet ici. On en a deux espèces au Québec : le Roitelet à couronne rubis et l’autre à couronne dorée. Les deux espèces se ressemblent et se confondent aussi avec plusieurs parulines puisque leurs déplacements sont similaires. Le roitelet à couronne rubis n’est vraiment pas facile à identifier parce que sa couronne est très souvent dissimulée dans ses plumes. C’est seulement quand un individu est en interaction qu’il va hérisser sa couronne rouge rubis. Il exprime à ce moment-là sa présence. Ça peut être pour repousser un autre individu d’une ressource ou pour faire la parade et essayer de séduire une femelle, par exemple.
Le roitelet à couronne dorée est tout aussi petit avec ses 10 cm du bout du bec au bout de la queue. Lui, il est beaucoup moins fréquent de l’observer en migration. Il passe dans le sud du Québec à la mi-mai pour remonter jusqu’aux forêts boréales matures. C’est là que ça marche moins bien parce que des forêts matures comme il recherche, de plus de 80 ans, il n’y en a plus beaucoup. C’est que l’industrie forestière, même avec des pratiques qu’on juge responsables et durables, récolte les arbres qui ont environ 50 ans. Par les actions de coupe et de reboisement, on finit par maintenir des peuplements qui sont adéquats d’un aspect économique, mais qui ne sont pas nécessairement optimaux pour certaines espèces d’oiseaux comme le roitelet à couronne dorée, qui lui, préfère des peuplements plus âgés.
Je continue ma marche en forêt et je passe près d’un étang forestier. Entendez-vous? Ce sont des grenouilles des bois. Au printemps, quand je fais des observations d’oiseaux migrateurs, je prends aussi le temps d’observer le réveil de la nature. La neige qui a fondu dans les creux du relief forme des étangs temporaires. C’est incroyable parce que le sol est encore gelé en partie et les feuilles qui sont tombées l’automne dernier ont tapissé le plancher de la forêt. Cette combinaison crée une espèce de toile étanche qui va permettre à la grenouille des bois de profiter de cet étang pour se reproduire. Les œufs et les têtards auront juste le temps de se développer et de se transformer en grenouillettes avant que l’étang ne s’évapore ou soit absorbé par le sol de la forêt.
Je remarque un peu plus loin un oiseau qui marche au sol. Ah! c’est une Grive solitaire. Oui! La Grive solitaire a un plumage assez terne avec une poitrine marquée de plusieurs points sombres. C’est avec la couleur de la queue, très rousse, qu’on la reconnait le plus facilement. La plupart des grives migrent durant la nuit. Elles utilisent le ciel étoilé pour s’orienter et elles sont susceptibles de dévier de leur route quand elles sont attirées par d’autres lumières. Des tours de télécommunication ou des grands édifices, par exemple. Ce phénomène provoque un grand nombre de collisions chez cette espèce par conséquent, la mortalité lors des migrations est très élevée chez les grives. Au Canada, on estime qu’il y a environ 25 millions d’oiseaux migrateurs qui seraient victimes d’une collision chaque année. Les grives représentent plus de 6 % de ce nombre.
La migration des passereaux est un voyage absolument incroyable qui amène les oiseaux à parcourir des milliers de kilomètres pour venir profiter de l’abondance des ressources dans les zones tempérées en été. Ce qui déclenche les élans migratoires, c’est une conjonction de plusieurs facteurs qui varient évidemment selon les espèces. On peut dire sans trop se tromper que les changements dans la photopériode, la durée du jour, ont une influence importante, mais aussi la saisonnalité de la nourriture et la disponibilité d’un habitat et d’un partenaire pour se reproduire. Ce sont des éléments qui s’inscrivent dans l’histoire naturelle de chacune de ces espèces. C’est un peu comme si pour plus de la moitié des oiseaux d’Amérique du Nord, la vie ne peut pas être autrement!
En se promenant en nature comme je fais ce matin, j’ai l’occasion de voir plusieurs espèces et de goûter à la biodiversité du Québec. Pour un ornithologue, c’est le meilleur moment de l’année! Rien que ce matin, j’ai déjà trouvé une trentaine d’espèces différentes. J’ai vu entre autres un Viréo à tête bleu, particulièrement reconnaissable à des cercles oculaires blancs qui nous donnent un peu l’impression qu’il porte des lunettes. Lui il va assurément nicher dans un conifère cet été. Il y avait aussi plusieurs moucherolles, on dirait qu’ils se sont tous donné le mot pour arriver en même temps… Au cœur de la forêt, un peu plus loin, j’ai entendu le Piranga écarlate. Je n’ai pas réussi à le voir, mais je sais qu’il est là. C’est un des plus beaux oiseaux qu’on peut voir dans le sud de la province. Il est complètement rouge avec les ailes noires. Lui, il se cherche une érablière pour cet été. C’est un habitué des forêts de feuillus.
Je sors de la forêt et le milieu est un peu différent, c’est plus ouvert avec une zone humide. Oh, là-bas! Au-dessus du plan d’eau, c’est le ballet des hirondelles! Il y a un bon groupe, je dirais au moins 30-40 individus. C’est difficile de les compter parce qu’elles sont toujours en mouvement. Ah, il y en a quelques-unes de perchées là-bas sur un chicot … woups! Déjà reparti… Je suis vraiment chanceux de voir des hirondelles ici, parce que tous les insectivores aériens connaissent en ce moment un déclin fulgurant.
Pour ce qui est de l’hirondelle bicolore, celle que j’observe en ce moment, le nombre d’individus qu’on retrouve sur le territoire québécois diminue de 5 % chaque année depuis environ 40 ans. Ça veut dire qu’au Québec il y a 80 % moins d’hirondelles bicolores que quand j’étais petit!
Il y a plusieurs causes au déclin des insectivores et c’est le même constat partout sur la planète. En partie liée aux variations du climat, qui sont plus grandes que la capacité d’adaptation des espèces. Il y a aussi les modifications du paysage, comme la fragmentation des milieux naturels ou l’étalement urbain. Ce qui semble affecter le plus les insectivores serait les pratiques intensives en agriculture. Le contrôle des ravageurs dans les monocultures amène la situation suivante : c’est que lorsque les hirondelles arrivent au printemps, elles se choisissent un beau champ en culture, près d’un cours d’eau, l’environnement paraît super, c’est prometteur! Dans les faits, les moyens utilisés pour éliminer les insectes dans les champs sont si efficaces que l’alimentation des oiseaux est difficile. Ceci entraîne un taux de reproduction faible qui ne permet pas à la population de se renouveler. Conséquence : un déclin qui dure depuis des années.
Pour renverser la tendance, il faudra faire des choix. À l’échelle individuelle, on peut par exemple faire l’achat des produits issus de l’agriculture biologique. En effort collectif, on peut contribuer à un réseau de nichoirs à hirondelle pour favoriser la nidification. Au niveau global, on peut aussi se prononcer en faveur des politiques courageuses qui prendront soin de la biodiversité.
L’arrivée des premiers passereaux est une belle occasion de célébrer la nature.
C’est la fête! Comme si la symphonie des chants d’oiseaux qui résonne nous exprime cette idée que maintenant c’est le début du futur… et s’il était fait de beau, de diversité et d’abondance? Apprécier la nature c’est tellement simple… il faut juste être là!
J’espère que vous avez apprécié ce balado. Je vous invite à consulter les liens web qui y sont associés. Pour explorer une foule d’autres sujets, visitez espacepoulavie.ca. Je vous dis à bientôt et vous souhaite de belles observations.
Le meilleur truc pour profiter d’une sortie aux oiseaux est de se lever tôt. Les oiseaux sont particulièrement actifs le matin au lever du soleil, car ils se déplacent pour s’alimenter et vont communiquer entre eux par le chant. C’est le meilleur moment pour détecter leur présence...
Fin






