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Paysage sonore - Épisode 2 : nuit d’observation des insectes

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André-Philippe Drapeau Picard

Votre guide est André-Philippe Drapeau Picard, entomologiste et agent de recherche à l’Insectarium. Il est spécialiste des insectes et des arachnides du Québec. Il vous invite à l’orée d’un boisé urbain, où vous partirez pour une nuit d’observation à la rencontre de ces créatures fascinantes.

Transcription de l'épisode 2 de Paysage sonore de la recherche

Présentatrice du balado - Qui n'a jamais rêvé de plonger dans l'univers d'une chercheuse ou d'un chercheur à travers le paysage sonore de son quotidien?

Cette expérience faisait partie des activités proposées par Espace pour la vie lors de la Nuit des chercheuses et des chercheurs.

  Signal d’annonce

Agente de bord - Bienvenue, votre pilote ce soir est André-Philippe Drapeau Picard. André-Philippe est entomologiste et agent de recherche à l'Insectarium de Montréal. Il se spécialise dans l'étude des insectes et arachnides du Québec. Votre destination ce soir se trouve à l'orée d'un boisé urbain pour une nuit d'observation.

Choisissez une position confortable. N'hésitez pas à fermer les yeux et laissez-vous transporter par le paysage sonore de ses recherches. Bon voyage!

André-Philippe Drapeau Picard - Bonsoir. Avez-vous déjà remarqué la statue du frère Marie-Victorin dans l'entrée du Jardin botanique? Dans sa main gauche, il y a une sarracénie pourpre. Il paraît que c'était sa plante préférée. La sarracénie, c'est une plante carnivore qui pousse dans les tourbières. Elle capture ses proies avec des feuilles modifiées en urnes, qui emmagasinent l'eau de pluie. À cause de cette forme-là, il y a des petits animaux comme des insectes, des araignées et des salamandres qui tombent dedans, qui restent pris. Ils finissent par se noyer, se décomposer, puis être absorbés par la plante. S'il y avait une sarracénie qui poussait là, au Jardin botanique, dans l’est de Montréal, de quels insectes est-ce qu'elle se nourrirait?

Le frère Marie-Victorin a choisi de faire son jardin dans l'est. Ça s'adonne que c'est non seulement ici que je travaille, mais c'est aussi là que je vis. Puis, on va se le dire, c'est un secteur qui est un peu négligé en termes de milieu naturel. Pour vous donner une idée, sur les 21 grands parcs et parcs-nature qu'on compte dans la métropole, il y en a seulement 7 qui sont à l'est du boulevard Saint-Laurent. Comme le parc Maisonneuve et celui de la Pointe-aux-Prairies.

Qu'est-ce que ça veut dire pour les insectes? Pour répondre à cette question-là, je vous amène au boisé Vimont au cœur du quartier Mercier — Hochelaga-Maisonneuve pour faire du drap. C'est-à-dire faire un inventaire d'insectes nocturnes. Ce n'est pas très loin du Planétarium d'ailleurs le boisé Vimont. Pour se rendre, on peut prendre son vélo. On descend Viau jusqu'à la rue Adam, on tourne à gauche, on continue jusqu'au bout puis voilà. On est arrivé.

Idéalement, on arrive à peu près en même temps que le coucher de soleil. Au mois de juin, on verrait des lucioles clignoter par centaines pour de vrai. En juillet, c'est plutôt le chant des grillons et des sauterelles qui auraient la vedette et l'équipement dont on a besoin dans une sacoche de vélo. Il y a une toile blanche communément appelée drap, qui vient avec une armature en métal pour la tendre. Il y a aussi un chargeur, une lampe frontale, une caméra. On pourrait utiliser un téléphone pour prendre les photos, mais pour les insectes plus petits, c'est mieux d'utiliser une lentille macro. Puis, la touche finale, une LepiLED. Une LepiLED, Lepi pour lépidoptère, LED pour diodes électroluminescentes. Une LepiLED, donc, c'est une lampe qui est conçue spécialement pour attirer les papillons de nuit. Il y a trois sortes de diodes qui émettent dans différentes longueurs d'onde. Il y a l'ultraviolet, bleu et vert. Puis, on l'accroche près de la toile. Puis, quand on l'allume, tout devient bleu-mauve. Le drap, mais aussi les arbres autour. Il reste juste à attendre nos insectes. Mais quels insectes au juste? Même si Lepi ça réfère à papillon, ce n'est pas juste des papillons de nuit qui vont venir sur le drap.

Les premiers arrivés sont généralement ceux qui étaient déjà là. Ceux qui étaient dans la végétation sur laquelle on vient de s'installer. Comme les membracides, puis les cercopes qui sont des petits insectes apparentés aux punaises. Tiens, ben voilà justement un membracide bison, Stictocephala bisonia. Son nom scientifique. C'est un petit insecte d'environ un centimètre de long, couleur vert feuille. Il est facile à reconnaître avec son pronotum qui forme deux cornes et une bosse sur son dos comme un bison. Si on le touche, il saute! Oh! V'là notre premier papillon de la soirée. C'est une noctuelle fiancée, Noctua pronuba. Un papillon de nuit de la famille des Noctuidae. Cette espèce-là est spectaculaire : c'est un grand papillon.

Ça, c'est notre directeur de l'Insectarium, Maxime, qui s'extasie devant la fiancée qui vient d'arriver et qui imite Georges Brossard. Feu Georges, fondateur de l'Insectarium. Donc, la fiancée, c'est un grand papillon, trois-quatre centimètres de long. Ses ailes à l'avant sont assez variables et peuvent aller du gris moucheté au jaune sable, mais elle porte toujours quatre taches noires. Ça, c'est stable.

Là, notre fiancée est agitée. Ses ailes tremblent tellement vite que son contour est flou. On observe souvent ce comportement-là quand les papillons viennent juste de se poser sur le drap. Ce serait une façon pour eux de se camoufler pour éviter les prédateurs. C'est moins évident sur un drap blanc, mais bon, sur un tronc d'arbre, le papillon serait vraiment difficile à distinguer. Mais après quelques minutes, le papillon devient calme au point où on peut le toucher sans qu’il s'envole. Du bout des doigts, on peut tasser délicatement une aile antérieure pour dévoiler le motif de l'aile postérieure, l'aile arrière qui est jaune vif avec une bande noire près de la marge. C'est ce motif-là qui vaut à l'espèce son nom commun en anglais the large yellow underwing. C'est plus évocateur que fiancée, mais moins poétique.

Quand on fait du drap en ville, ça n'attire pas juste des insectes. La faune humaine qui fréquente les parcs est assez diversifiée elle aussi. Des cyclistes, des coureurs, des campeurs ou des simples marcheurs, des fois avec leur chien. Puis, la lumière bleutée de LepiLED rend les gens curieux. Il y a des personnes qui viennent nous voir pour savoir ce qu'on fait, poser des questions. Il y en a d'autres qui commentent, mais qui restent loin. Puis, si je me fie à certains commentaires, mon installation peut avoir l'air d'un campement. Dans tous les cas, ça vaut la peine de s'approcher pour nous rejoindre avec les autres curieux qui sont déjà autour du drap.

Oh! Un autre insecte vient de se poser sur le drap. Est-ce que c'est un papillon ça? Non. C'est un trichoptère. Les trichoptères, on les appelle aussi des mannes, comme les éphémères d'ailleurs. C'est un nom commun, vernaculaire ambigu. C'est-à-dire que ça peut désigner différentes choses. Pis là, le trichoptère qu'on a sur le drap, c'est une hydropsyché zébrée. Cette espèce-là mesure presque deux centimètres de long. Ses ailes sont brun doré avec des zébrures plus foncées, d'où son nom commun zébré. Son nom latin fait aussi référence à ces motifs-là sur les ailes. Son nom latin scientifique, c'est Macrostemum zebratum. C'est vraiment une belle espèce. Ses antennes sont longues, plus longues que son corps. C'est d'ailleurs une des différences entre les trichoptères et les papillons. Les papillons ont les antennes plus courtes. Les trichoptères, autre particularité, leurs larves sont aquatiques. Puis l'hydropsyché zébrée, en particulier, aime l'eau qui court, comme le fleuve. Puis, celle qui est sur notre drap, ce soir, a passé son stade larvaire dans une retraite en petites pierres fixées à une roche dans le fond du fleuve à filtrer du plancton. La larve est devenue une pupe. Après ça, l'adulte a émergé. Il est sorti du fleuve, il a passé par-dessus le port, il a traversé la rue Notre-Dame pour finalement se retrouver dans le boisé Vimont et se poser sur le drap. C'est fou pareil! En ville, on pourrait penser que les insectes sont rares. Qu'une bonne journée d'été, on peut en observer une dizaine. Qu'ils sont tous petits et bruns. Pourtant, c'est toute une diversité qui trouve refuge là-dedans, dans nos milieux urbains. Et avec ces soirées-là, on a documenté au-dessus de 600 arthropodes différents dans cet endroit, dans l'est de Montréal. Notamment les parcs boisés Jean-Milot, Thomas-Chapais, Frédéric-Back et bien sûr le boisé Vimont où on se trouve.

Les insectes diurnes, qui sont actifs de jour, on les connaît bien parce qu'on les côtoie. Il y a les papillons de jour. Il y a les abeilles, les guêpes. Par contre, la plupart des insectes sont actifs la nuit. Si on prend l'exemple des lépidoptères, les papillons, il y a 95 % des espèces qui sont dites de nuit. Les 5 % restants étant de jour. On comprend donc que pour brosser un portrait représentatif de la diversité de nos insectes, il faut se coucher tard, comme ce soir.

Puis idéalement des soirées comme ça, j'en ferais une fois par mois de juin à septembre dans chacun de ces endroits-là. Mais bon, l'été ça passe vite et il est court au Québec. Pis peut-être que l'intelligence artificielle pourrait nous aider à faire ça, à être à différents endroits en même temps, ou même nous remplacer éventuellement. C'est vrai que les senseurs, les algorithmes sont de plus en plus utilisés pour inventorier la biodiversité et c'est une bonne chose. Ça aide vraiment. Par contre, je pense que ça ne remplacera jamais les soirées de drap. Parce que c'est quoi au juste faire du drap? C'est plus que de l'acquisition de données. C'est un prétexte pour passer du temps dehors avec des humains curieux. C'est une expérience multisensorielle pendant laquelle on s'émerveille devant la diversité des couleurs, des motifs, des textures, des sons. Puis dans le fond, c'est loin de se limiter à ce qui se pose sur le drap. C'est le chant des sauterelles et des grillons, les chauves-souris qui volent au-dessus de nos têtes, c'est la surprise des enfants, petits et grands, quand un gros papillon fait son entrée. Bref, c'est une façon de se connecter ou se reconnecter à cette nature-là qui nous entoure.

Donc là, nos trois espèces, le membracide bison, la fiancée, l'hydropsyché zébrée. C'est seulement quelques-unes de la centaine qu'on a observée ce soir au boisé Vimont. J'aurais tout aussi bien pu parler de la tordeuse à bande oblique, du botys verdâtre, de l’eupithécie rectangulaire, de l'arpenteuse perlée, de l’acléride de l’érable. Tous de vrais noms! Donc, si des sarracénies poussaient dans Hochelag. Ben, ça serait entre autres de ces insectes-là qu'elles se nourriraient. Cette diversité-là, c'est facile de ne pas la voir. Ça arrive qu'on l'oublie. Puis de savoir que ces insectes, ces espèces-là, sont là, qu'on les côtoie sans nécessairement les voir. Ça change le regard qu'on pose sur notre environnement. Ça l'aiguise. Ça donne aussi des arguments quand il faut les défendre ces milieux-là. Ce n'est pas par hasard si j'ai décidé de vous amener au boisé Vimont ce soir. Ça brasse dans ce coin-là!

Le boisé Vimont est adjacent boisé Steinberg, sur lequel planait l'ombre d'un projet de prolongement de boulevard, jusqu'à récemment. Il y a aussi la friche juste à côté, qui est entre un quartier résidentiel et le site de Raymond logistique. Ce n'est pas clair, ce qui va se passer là. Il y a une consultation publique en lien avec ça d'ailleurs, en ce moment.

Il ne faut jamais prendre pour acquis les milieux naturels. Alors, l'été prochain, si vous me voyez avec ma LepiLED dans un parc un soir d'été. Venez me voir! Ça va me faire plaisir de vous présenter les insectes qui, comme vous, auront été attirés par la lumière. Puis, vous allez voir que faire du drap avec un entomologiste, c'est pas plate!

  Signal d’annonce

Agente de bord - C'était une plongée dans le paysage sonore de la recherche. En direct de la Nuit des chercheuses et des chercheurs. Ce balado est une production d'Espace pour la vie.


  • À la réalisation : Marika Deschambault
  • Révision et accompagnement des scientifiques : Jordane Cousineau
  • À la narration : Sandy Bailey
  • À la prise de son, au montage et à la conception sonore : Diego Riveros

Un merci tout spécial aux scientifiques de s'être prêtés au jeu.