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Forêt de conifères

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Épinette noire (Picea mariana)
Crédit photo : Jardin botanique de Montréal (Normand Fleury)
Picea mariana
  • Picea mariana
  • Betula papyrifera.
  • Rubus sp.
  • Vaccinium macrocarpon
  • Nenuphar variegatum
  • Coptis trifolia
  • Caribou
  • Abies balsamea
  • Apocynum cannabinum
  • Lichen sur pin des Canaries.
  • Empetrum nigrum
  • Rhododendron groenlandicum

Les gardiens de la forêt coniférienne

Cris, Algonquins, Attikameks, Innus et Naskapis habitent depuis des temps immémoriaux la vaste forêt coniférienne, où prédominent l'épinette noire, le sapin et le bouleau, et qui s'étend des confins de la zone nordique jusqu'à la forêt feuillue plus au sud. Naskapi, « Gens de l'endroit au-delà de l'horizon », Innuat, « Autochtones, Êtres humains », Atikamekw, « Poisson-Blanc », Mamiwinik, « Gens de l'aval » et Iyiyuu, Cri en syllabique, « Autochtone, Être humain » également, leurs propres noms chantent l'étendue du territoire, en aval ou loin sous l'horizon, ainsi que l'Être humain qui l'habite. Nomades par excellence, ces peuples font tous partie de la famille des Algonquiens, partageant de nombreux traits culturels et langagiers, bien que restant uniques dans la diversité.

Chasseurs et cueilleurs, ils avaient coutume de parcourir durant l'hiver d'immenses territoires de chasse familiaux à la recherche de gibier et de poissons, et de se rassembler, l'été venu, près d'une étendue d'eau, lieu de retrouvailles communautaires, de troc, d'échanges et de festivités. Encore aujourd'hui, le vaste réseau de lacs et de rivières de la forêt coniférienne constitue la porte d'entrée par où on pénètre ce pays pour y chasser le caribou, l'orignal et l'oie, y pêcher l'omble et le corégone, y ramasser le thé du Labrador, les airelles et les chicoutés.

La peau de l'arbre

Uskui en cri, ushkuai en innu, wikwasatikw en attikamek, uskuy en naskapi et wîgwâs en algonquin, les noms du bouleau sont si convergents et l'usage de son écorce est si répandu et diversifié que les sociétés tributaires de l'arbre sont parfois qualifiées de « civilisation du bouleau ». Dans les mêmes sociétés, la parenté entre les animaux et les arbres est tellement profonde qu'on peut aussi parler de « la peau de l'arbre », surtout pour le bouleau. La peau des animaux sert d'abri, de contenant, de traîne; l'écorce de bouleau aussi. Les fourrures ont fait pendant des siècles l'objet d'échanges; l'écorce de bouleau tant prisée pour les canots et les habitations aussi. Les animaux parlent dans les rêves et les mythes, le bouleau, comme d'autres arbres, aussi.

Une légende attikamek...

Il y a très longtemps, lorsque la terre fut créée, les Anciens tinrent un grand conseil. L'un d'entre eux dit : « Je veux devenir un bouleau pour aider les humains. Je suis riche, je leur dirai de prendre ma robe pour faire tout ce dont ils ont besoin : canots, maisons, paniers... À travers moi, ils comprendront l'importance de communiquer avec la nature. »

Le temps des retrouvailles

L'été est aux retrouvailles, aux échanges et à la fête chez les Autochtones, hier comme aujourd'hui. Hier, c'était par tradition. L'été venu, certains groupes algonquiens avaient coutume de s'établir en communauté près d'une étendue d'eau : moment propice aux échanges d'information, au troc, aux mariages, à la planification.

Les ressources aquatiques et le gibier ailé assurent la survie, la cueillette des petits fruits bat son plein. La construction des canots, en écorce de bouleau ou en toile, est l'objet d'une intense activité. L'habitation ordinaire est alors une tente de forme conique : miichiwaahp en cri et en naskapi, innu-mitshuap en innu, pikokan en attikamek et wigiwam en algonquin. Elle est faite de perches de bois, revêtues anciennement de peaux de caribou ou d'écorce de bouleau, maintenant de toile usinée. Son tapis odoriférant est en branches de sapin ou d'épinette, constamment renouvelées.

Aujourd'hui encore, l'été a conservé la même vocation. Temps de cueillette et de pêche, il est aussi un temps de retrouvailles et de festivités : jeux autochtones interbandes du Québec; Innu-Nikamu, festival de la chanson autochtone; ou Tciman Kijican, le « Jour du canot », une fête algonquine au lac Simon commémorant la dispersion annuelle des familles sur le territoire.

« Allez aux graines »

À La Romaine, sur la Côte-Nord, les Innus « vont aux graines » en famille, en octobre, pour cueillir sur les hauteurs des uishatshimina les « fruits amers » (les graines rouges ou airelles vigne d'Ida). Ils y passent toute la journée : une tente vite montée, un foyer pour le thé, des branches pour s'asseoir. Un cérémonial semblable a lieu en Abitibi, en août, où les Algonquins de Lac-Rapide installent de véritables campements de cueillette de bleuets, min ou minadjiciwatik, vendus par la suite aux grossistes et aux touristes.

Produits de la terre, les fruits de la forêt coniférienne sont cueillis à l'année. Iiniminaan en cri, « le vrai fruit » (le bleuet ou airelle à feuilles étroites), est mûr dès l'été. Shikuteu en innu, la chicouté, est cueillie en août. Elle se consomme mélangée avec du saindoux, de la graisse d'ours ou de caribou ou de l'huile de phoque. Mokominatik en algonquin, « l'arbre aux fruits de l'ours » (le sorbier), donne à l'automne un fruit mangé pour apaiser la faim. Mickekominan en attikamek, « le fruit des tourbières » (la canneberge commune), est même comestible au printemps, car ses fruits, ramollis et ridés par l'hiver, ont conservé leur goût agréable et acidulé.

Le vivre et le couvert des animaux

Dans les lacs et les rivières, en eau douce ou en eau salée, les plantes aquatiques abondent, utiles aux animaux et aux humains. Du grand nénuphar jaune, cikitewekak en algonquin, ne dit-on pas de son rhizome qu'il fait le régal du castor et de l'orignal, tout en étant bon pour leurs poumons? Comme le rhizome du nénuphar odorant, on le mangeait jadis bouilli, mais aujourd'hui, il sert surtout de médicament. Le rhizome de l'iris versicolore est aussi employé en remède. Son nom cri, wachiskwaayaaskw, vient de wachishk, « le rat musqué »; en innu, on l'appelle amuapukun, « la fleur de l'abeille ».

La quenouille à feuilles larges, passwekanak en algonquin et pisekan en attikamek, fournit un habitat de rêve au rat musqué. Sa racine servait aux Algonquins de médicament. Les épis mûrs fournissent toujours un « coton » pour rembourrer matelas et oreillers. Mais s'il est une plante servant de vivre et de couvert aux animaux qui a été importante pour les oiseaux aquatiques et les humains, c'est bien le riz sauvage, wabanominack en algonquin, plus utilisé par les Autochtones de l'Ontario et du Manitoba, mais également connu des Algonquins et d'autres nations.

Plantes en leurs saisons

Les plantes ont leurs saisons qu'il incombe de connaître et de respecter pour en saisir toutes les vertus. Pineuminanakashi, « la plante à fruits de la perdrix », le petit thé en innu, procure du thé au printemps, des fruits en été et de la nourriture pour les perdrix en hiver. Câcâgômânâbak, le quatre-temps en algonquin, fournit du thé au printemps et des fruits à l'été. Kanisopakak, la savoyane en algonquin, sert à préparer une tisane et tant les feuilles que les racines sont consommées. Une croyance répandue veut que tous les aliments traditionnels soient aussi des médicaments; cela vaut pour toutes les boissons à base de plantes, qui sont bues à titre préventif, en thé ou en décoction, comme chez les Algonquins.

La cueillette des plantes est aussi soumise à la loi implacable des saisons. Chez les Algonquiens, les plantes à produits périssables sont ramassées en saison, mais les maladies pouvant frapper à l'année, on connaît pour chacune d'elles plus d'une plante pour la traiter. Chez les Innus, seule tshitshue atapukuat, la « vraie » clintonie boréale, sans fleur, sert de médicament; on la distingue de la « fausse » qui, elle, fleurit au printemps. Chez les Naskapis, la préférence pour cueillir les plantes médicinales va au printemps, le matin, au renouveau de leur vie. L'humeur du cueilleur et sa prière importent aussi.

Où sont donc allés les oiseaux de l'été?

Une légende innue et crie veut qu'autrefois régnait un hiver éternel, et que l'alternance des saisons ne fut rétablie qu'à la suite d'une longue quête pour libérer les oiseaux d'été, signes de chaleur et de végétation. Les héros de ce récit sont des animaux, entre autres Castor, Loutre, Rat musqué, Vison et Cervidé, les mêmes, de l'automne à l'hiver, que les Autochtones rencontrent encore aujourd'hui. Cette quête évoque aussi les déplacements continus des Autochtones, ponctués ça et là de campements semi-permaments ou temporaires, comme chez les Cris et les Innus, aux installations des plus recherchées : tente conique en écorce ou en sphaigne, tente en écorce en forme de dôme, habitation longue en peaux de caribou, ou, plus récemment, cabanes en bois rond aux formes variées.

Autre installation remarquable, la tente à suer, encore en usage de nos jours, est également faite de perches recourbées. Mitutissan en cri, matotosowin en attikamek, matutishan en innu, mitisaan en naskapi, lieu d'hygiène ou de soins, elle avait autrefois une autre vocation : la divination. Moyen pour repérer le gibier, la divination était complétée par l'interprétation des marques : branches brisées par l'ours, tronc rongé par le castor, arbre écorcé par le porc-épic, sphaignes dégagées par les cervidés. Autant d'indices révélateurs de la présence du gibier, plantes et animaux restent ainsi toujours liés.

Les arbres d'un héros

Les Algonquiens de la forêt coniférienne ont un héros – Tshakapesh en innu, Tcikapec en attikamek, Tcakabesh en algonquin, Chikapash en cri, Chaakaapaas en naskapi – dont la démesure des projets n'a d'équivalent que son courage et sa témérité. Des arbres entiers lui servent d'arc et de flèches; une grande épinette lui permet de monter au firmament. Du ventre d'un monstre géant qui a dévoré ses parents, il retire leurs cheveux et les testicules de son père qui, lancés dans les conifères, se changent en usnées et en vésicules résinifères.

Épinette et sapin baumier sont devenus tout autant des arbres de première nécessité. Leur bois sert pour les canots, les raquettes et les toboggans. Leurs branches couvrent le lit des habitations, leurs racines sont employées pour coudre paniers et canots. Les cônes de l'épinette noire servent à teindre les filets, la résine du sapin à imperméabiliser les canots. La gomme de l'épinette est mâchée, celle du sapin est un médicament. Les aînés cris distinguent l'épinette blanche de la noire par ses ramilles qui, broyées, sentent la mouffette. Le nom qu'ils donnent aux balais des sorcières ornant la cime des conifères, ushtikaanaaskw, la « tête de bois », rappelle encore la parenté des arbres et des humains.

Dans le courant de l'onde

Dans le courant de l'onde, les ressources foisonnent, ombles, corégones, esturgeons et saumons, gibier d'eau et mammifères marins. Sur le vaste territoire, enfilant lacs et rivières, les Algonquiens ont aménagé au fil des siècles mille et une trouées. La pêche d'été, à la ligne, à la lance ou au filet, exige souvent un canot, un hors-bord ou une autre embarcation. Les filets, autrefois en lanières de cuir, en écorce de saule ou en apocyn chanvrin, sont maintenant usinés. En hiver, la pêche se pratique sur la glace, à la ligne à main ou à la ligne dormante montée sur un petit conifère ébranché. Chez les Cris et les Naskapis, le poisson a donné lieu à un véritable mets national, le shikumin, un mélange heureux de chair en flocons et de petites baies.

D'autres activités se déroulent en milieu marin. Si ce n'est la chasse aux oies menée par les Cris de la baie James, au printemps comme à l'automne, c'est aussi celle des mammifères marins par les Inuits des baies d'Hudson et d'Ungava qui se déroule à l'année. Les Innus de la Côte-Nord et les Micmacs de la Gaspésie ne sont pas en reste, chassant aussi les mammifères et pêchant les poissons marins.

La terre qui pousse

Les sphaignes, les lichens terrestres et le bois décomposé étonnent par leur classement, leurs usages et leur diversité. Pour les Autochtones, ils appartiennent au grand domaine géo-végétal de la terre (aski en attikamek, assi en innu, aschii en cri, aki en algonquin, aschiiy en naskapi). L'absence de racines constitue leur trait le plus saillant. Des sphaignes encore, on dit que c'est la « terre qui pousse », en invoquant comme preuve les anciens chemins de portage disparus sous la terre « qui a poussé dessus » ou le lit des tourbières qui varie année après année.

Les sphaignes au Québec sont variées – des rouges, des vertes, des jaunes, des courtes et des longues – et leur utilisation est fort diversifiée. Leurs propriétés absorbantes en font, pour les Innus et les Algonquins, d'excellentes couches d'enfants, du papier hygiénique et des essuie-tout. Leurs propriétés isolantes sont exploitées notamment par les Cris, qui en calfeutrent leurs cabanes en bois rond. Chez les Attikameks et les Innus, les sphaignes sont appliquées en compresse pour soigner certaines maladies.

Les lichens à caribou étaient consommés autrefois par les Innus, dans les temps de famine. Aujourd'hui, ils utilisent encore le bois décomposé comme couches d'urgence pour les bébés et comme fumigène pour colorer les peaux.

L'arbre aux cent courbures

Uatshinakan en innu, waachinaakan ou waachinaakin en cri, uakinagan en algonquin, waachinaakin en naskapi, le mélèze (Larix), seul conifère à s'effeuiller durant l'hiver, porte bien son nom. De uatshin, « courbe faite à la main », l'arbre aux cent courbures est plus d'une fois mis à contribution. La force de son bois ou de son écorce convient bien aux courbures des patins des traîneaux innus et algonquins. Sa flexibilité le rend privilégié chez les Innus pour le cadre des raquettes et, surtout, pour les cerceaux des tambours traditionnels. De ses branches courbées, les Cris confectionnent des appellants pour leurrer les outardes. Une partie de sa souche, évidée en rond, en forme de lunette divinatoire, permettait aussi aux Innus de repérer le caribou. Une légende explique pourquoi les mélèzes bien droits, faciles à travailler, sont difficiles à trouver dans le Nord.

Une légende innue...

Arrosé par une mouffette géante, Carcajou se met à descendre vers la mer, la tête cachée sous un sac. Heurtant chaque arbre, n'y voyant rien, il leur demande tour à tour quel est leur nom. «Uatshinakan», répond le premier. Alors Carcajou le tord, le déchire et le déforme. Laissant l'arbre, Carcajou ajoute : « Dorénavant, tu pousseras ainsi ».

Sous le signe du caribou

Des baies, des feuilles et des herbes, les petites plantes nordiques chuchotent le passage des caribous. Parmi celles-ci, « la plante à fruits de terre » (aschiiminaahtikw en cri et en naskapi, assiminanakashi en innu), ou camarine noire, est prisée par le cervidé pour ses pousses printanières. Elle procure aussi aux Autochtones des baies comestibles. D'autres sont pour l'animal une nourriture d'hiver. Atikuminanakashi, « la plante à fruits du caribou » en innu, ou raisin d'ours, en est une. Ses baies sont aussi mangées par les Algonquins, dont les ancêtres chassaient certainement le caribou autrefois tant il était répandu. Kaachepukw ou kaachaapukw en cri, le thé du Labrador, en est une autre. Ses feuilles sont devenues également le thé par excellence des Attikameks et d'autres nations.

Mais plus le regard se porte au nord, plus le langage des plantes semblent s'élaborer. Simples herbes inutiles pour plusieurs Algonquiens, l'élyme des sables ivigaat et la linaigrette suputik deviennent pour les Inuits de véritables marques du cervidé. Écrasée sous le passage des caribous, l'élyme des sables indique par où le troupeau est passé. De la linaigrette, on dit encore que lorsque ses graines partent au vent, la fourrure du caribou est à son meilleur pour confectionner les vêtements.

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